Christine Kelly : «Protection de l’enfance : un scandale d’État ?»

LE JOURNAL DU DIMANCHE – DIMANCHE 12 JUILLET 2026
Chronique / Unes du JDD
La chronique de Christine Kelly

Protection de l’enfance : un scandale d’État ?

Je reçois de nombreux témoignages depuis le lynchage de Louis à Narbonne. Le jeune de 17 ans avait été placé selon ses parents pour troubles de l’attention. Il est intéressant dès lors de regarder de près le sujet de la protection des enfants. Un sujet qui ne peut laisser indifférent dans un pays de 14 millions de mineurs.

Les enfants sont le cœur et l’avenir de notre société. Avec une dotation de 11 milliards d’euros annuels, supérieure au budget de la Justice, pourquoi n’y a-t-il ni protection réelle de l’enfant, ni respect des familles bientraitantes ?

Onze milliards, pour quoi ?

C’est ce tableau sombre de la protection de l’enfance qui est apparu au grand jour, ponctué de drames et de dérives institutionnelles. Aujourd’hui, j’évoque l’Aide sociale à l’enfance, une institution mal nommée dont la Cour des comptes considère le pilotage par l’État défectueux. Dans son ouvrage Placements abusifs d’enfants : une justice sous influences, l’avocate Christine Cerrada dénonce l’angle mort des politiques publiques : les placements abusifs d’enfants. Son livre est puissant de révélations choquantes. Des dizaines de milliers d’enfants sont arrachés à leur famille bientraitante pour des raisons subjectives sans rapport avec un danger. Ils se déstructurent dans des foyers ou des familles d’accueil. L’Inspection générale des affaires sociales (Igas) alertait il y a plus de dix ans pour dire qu’un placement sur deux était évitable. Désormais, plus de 80 000 enfants sont placés à tort, c’est plus que la population carcérale… Mais qui s’en émeut ? Ce sont pourtant des enfants. Ils sont voués à des parcours de vie chaotiques dans les structures de l’État, dont la députée socialiste Isabelle Santiago a dit qu’il était « le parent le plus défaillant de France ! » Comment ce scandale est-il possible ? L’avocate l’explique : ce budget considérable est une manne détenue en majorité par des acteurs associatifs privés, qui ont intérêt à la conserver, donc à multiplier les mesures. Le placement extrafamilial est très rentable, et coûte à l’État entre 150 et 300 euros par jour. Les rapports sociaux préconisent une mesure de placement auprès du juge, et les rédacteurs de ces rapports ont besoin de mesures pour garder leur emploi, l’équation est simple. Il ne s’agit pas de contester la nécessité de protéger les enfants victimes de maltraitances, car l’intervention socio-judiciaire est alors indispensable. Mais protéger les enfants implique que tout enfant enlevé à sa famille le soit en raison d’un danger objectif et démontré.

Familles sacrifiées

Or, tous les jours, des enfants sont séparés de leurs parents non parce qu’ils ont été battus ou affamés, mais parce qu’un rapport social a parlé de « relation fusionnelle », de « conflit de loyauté », de « mère anxieuse », de « fragilité », de « conflit parental ». Le danger devient une valise où l’on range ce qui dérange. Tous les jours, des enfants sont retirés à leur famille au prétexte qu’ils ne sont pas assez « individualisés », que leurs parents leur mettraient une « pression scolaire importante », ou qu’ils auraient eu une parole innocente à l’école, immédiatement interprétée contre le parent. Tous les jours, des mères dénonçant l’inceste commis sur leur enfant se trouvent « désenfantées » pour s’assurer qu’elles ne l’instrumentalisent pas ! Les jugements, suivant la préconisation des services sociaux, dont l’influence est majeure, amalgament aussi le trouble du neuro-développement à des défaillances parentales : ces enfants sont surreprésentés au sein de l’Aide sociale à l’enfance (Ase).

Les conséquences sont considérables. Pour un enfant séparé à tort de sa famille, les blessures psychologiques sont indélébiles : disqualification des parents, perte de confiance en l’adulte, échec scolaire, sans parler des risques courus dans les foyers, dont l’émission « Zone interdite » s’est fait l’écho choquant. Pour les parents, le placement est un drame qui va jusqu’à leur faire perdre santé et emploi. Les conséquences existent pour la collectivité aussi ; chaque placement mobilise des moyens considérables, alors que les structures d’accueil manquent de places pour les réelles victimes.

L’aspect le plus terrible du placement abusif est sa perversité : une fois l’enfant placé, la souffrance produite par la séparation sert souvent à justifier la séparation elle-même. Une mère qui pleure devient fragile. Un père qui proteste devient agressif. Des parents qui contestent deviennent non coopératifs. L’enfant qui réclame sa mère est soupçonné d’être sous emprise. L’institution cause la blessure puis reproche à la famille de saigner.

La famille ne doit pas être une survivance suspecte. Elle est, sauf danger avéré, le premier lieu où un enfant doit être aimé, élevé. Oui, il existe des parents bourreaux. Mais de cette vérité minoritaire (sinon notre société se serait effondrée !), on a tiré peu à peu une conclusion folle : parce que certaines familles détruisent, toutes les familles seraient suspectes, et l’institution serait un meilleur parent. Pour l’avocate, qui voit pourtant autant de dysfonctionnements familiaux que de dysfonctionnements judiciaires, cette idéologie anti-famille est très dangereuse. Les scandales de l’Ase ont envahi l’actualité, une commission à l’Assemblée nationale a fait un état des lieux consternant révélant même des sous-traitances lucratives à des structures illégales et maltraitantes.

Le placement abusif concerne tout parent, pas de risque zéro. L’emballement du système est inquiétant : idéologie et rentabilité font un cocktail détonnant et de véritables erreurs judiciaires. L’Ase doit protéger les enfants en réel danger, mais les milliards engagés n’empêchent ni les viols d’enfants, ni la mort de Fiona, Marina, Inaya… pourtant suivies par les services sociaux !

La protection de l’enfance doit renoncer à toute idéologie. Le mythe de l’État-parent est un danger en soi. La famille doit demeurer le principe.